Partager l'article ! Luna 3/4: Elle avait cru descendre dans une cave, mais la longueur du couloir qu’ils suivent l’intrigue. D’abord les torches réparties le ...
Elle avait cru descendre dans une cave, mais la longueur du couloir qu’ils suivent l’intrigue. D’abord les torches réparties le long des murs grésillent de leurs flammes dansantes. Ensuite l’impression de marcher sous la terre et non plus simplement sous le plancher d’une maison. Et puis, cette atmosphère d’un autre temps qui imprègne l’endroit, à la fois pesante et magique. Tout cela attise la curiosité de Luna qui suit cet homme inquiétant à bonne distance.
La marche lui semble longue. Ils croisent de nombreux autres couloirs éclairés par d’autres torches et se ramifiant en d’autres passages. Elle a l’impression de suivre le tronc d’un immense arbre en haut duquel elle apercevra le ciel lumineux. D’ailleurs elle aperçoit au fond une porte d’où s’échappe une clarté étrange. Si elle avait encore un cœur elle sentirait l’excitation la gagner. Mais elle se rappelle qu’elle est soit disant morte.
Arrivés au bout du couloir ils s’arrêtent. Elle ne distingue de la pièce que sa luminosité légèrement changeante. La porte devant laquelle ils se tiennent est barrée d’une rigole d’eau. Elle pense aussitôt aux pédiluves des piscines, du temps où elle les fréquentait. Elle n’ose avancer plus. Lui traverse sans hésiter et se retourne. Elle s’aperçoit alors qu’il est aussi pieds nus. Il tend la main sans dire un mot pour l’inviter à passer. Elle avance. La fraîcheur de l’eau la saisit. Pourtant, une fois les deux pieds dedans elle s’immobilise. Elle sent un léger courant couler sur sa peau. Elle a la sensation qu’il emporte tous les fardeaux qui pèsent sur elle. Elle sent les larmes couler toutes seules, sans sanglots. Elle se laisse aller en fermant les yeux. Elle a le sentiment d’être décrassée, de s’alléger.
Elle ne se souvient pas être sortie de la rigole et pourtant elle émerge de sa torpeur en sentant des mains sécher ses pieds. Instinctivement elle recule. Elle a honte. Elle ne se souvient pas quand elle a coupé ses ongles la dernière fois. Ils doivent être crochus et sales. En revanche elle se remémore très bien la laideur de ses pieds, les cicatrices des mauvaises chaussures, la corne craquelée, la noirceur incrustée, le duvet noir sur le dessus. Depuis combien de temps d’ailleurs ne s’est-elle pas épilée ? Elle ne s’en souvient pas, mais de la honte si. Même si elle n’a plus la fierté facile, il lui en reste encore un peu. L’eau ne l’a pas débarrassée de toutes ses peaux mortes qui l’encombrent.
En rouvrant les yeux elle voit la salle dans laquelle ils ont pénétré. Ce n’est pas la démesure de sa grandeur qui la frappe mais l’herbe sans discipline qu’il y a partout, au sol, aux murs, au plafond. Celui-ci laisse deviner les racines des arbres poussant en surface et qui s’étalent aussi loin qu’ils peuvent, donnant parfois naissance à des rejets. Des rejets qui poussent vers le sol. Elle sent un léger vertige à ne plus savoir s’il y a un haut et un bas dans cette salle gigantesque. Elle distingue pourtant des corps allongés sur des tables en pierre rappelant les autels sacrificiels. Elle prend peur. Elle veut crier, mais n’y parvient pas. Sa séquestration lui revient. Pourquoi a-t-elle suivi ce fou dans son antre ? Elle veut se retourner pour partir, mais la rigole n’est plus. A la place, le tumulte sans bruit d’un torrent. Elle s’y noierait si elle voulait le franchir.
- Calmez-vous Luna, je n’ai tué aucun de ces hommes et femmes que vous voyez, fait l’homme pour la rassurer.
- Et qui d’autre que vous ? lui crie-t-elle.
- Mais la vie. C’est la vie qui les a tués. N’oubliez pas que vous êtes dans un cimetière et qu’il y a forcément des cadavres. Je ne suis là que pour récupérer leur âme.
- Pardon ? fait la jeune femme en écarquillant les yeux d’incompréhension.
- Je récupère leur âme afin qu’elle soit de nouveau réattribuée à un autre. Vous ne croyez pas en la réincarnation ?
- Celle dont j’ai hérité ne doit pas être des plus « belles » alors, réplique-t-elle en éludant la question.
- En effet, celle que vous avez encore en vous a souffert et vous a fait souffrir. Mais elle est encore jeune.
- Suis-je vraiment censée croire tout cela ?
- Venez voir, fait-il en s’avançant vers un de ces autels.
Luna hésite puis le suit à distance. Il s’approche du corps inerte d’un homme. Elle sent un léger malaise. Ce n’est pas la première fois qu’elle voit un mort. Dans la rue, les hivers sont meurtriers. Mais elle s’arrête loin de la table. Il se place en face du corps et commence à dessiner des signes étranges du bout des doigts sur la plante des pieds. Le corps allongé est secoué de légers tremblements. Luna reste interdite en voyant s’échapper de la peau une sorte de fumée qui se regroupe en une petite flamme aux couleurs changeantes. Celle-ci se met à s’agiter sans bruit et à tournoyer au hasard autour de son libérateur. Puis elle vient vers Luna qui n’ose bouger. Un instant elles se font face. La femme interloquée, recule.
- J’ai… j’ai vu un vautour… qu’est ce que c’est ? hasarde-t-elle effrayée.
- C’est en effet l’âme d’un vautour.
- Mais que faisait-elle dans cet homme ?
- Il faut bien que les âmes des animaux que les hommes font disparaître aillent quelque part.
- Mais, comment est-ce possible ? Et les âmes des Hommes ? Où sont-elles ?
- Pensez-vous qu’elles soient si différentes des âmes des animaux ? Pensez-vous que l’Homme ne soit pas lui aussi un animal ? Vous devriez pourtant être bien placée pour savoir qu’un homme peut être un loup, un lion ou un rapace, provoque-t-il.
- ça n’répond pas à la question.
- En effet, fait-il en éclatant de rire. Vous ne perdez pas le Nord, comme vous dites.
- J’ai perdu suffisamment de choses comme ça, dit-elle d’un ton amer.
- C’est vrai, convient-il en reprenant un ton plus sérieux. Alors pour vous répondre par une évidence, les âmes humaines sont dans des corps humains. Mais vous êtes si nombreux et l’on ne peut pas créer des âmes comme cela. C’est pourquoi nous réincarnons l’essence des animaux dans les Hommes.
- Qui ça « nous » ? Qui êtes-vous ?
- Nous sommes plusieurs dans le monde à diriger les âmes des morts dans leurs vies futures.
- Vous voulez me faire croire que vous êtes une sorte de dieu ?
- Je n’ai jamais dit être un dieu, se défend-il, juste un médiateur d’âmes. Ce sont plutôt vos congénères qui se prennent pour des Dieux.
- Et il y en a un comme vous dans chaque cimetière !?
- Presque.
- Et tous vous mettez des âmes animales dans les corps des Hommes ? s’indigne-t-elle.
- Pour la plupart, oui. Mais nous nous occupons aussi des âmes humaines.
- Et à quoi ressemblent-elles ?
- Oh elles ne sont pas bien différentes de celles des animaux. L’Homme s’évertue tellement à reproduire le schéma animal de prédateur et de proie dont il prétend se détacher que la réincarnation se passe bien.
- Et vous jouez en choisissant des âmes animales à mettre dans des corps humains ? demande-t-elle d’un ton qu’elle trouve trop las pour exprimer la colère qui gronde.
- Nous ne jouons pas, dit-il calmement.
- Et la mienne âme, qu’est-elle ? animale ou humaine ? Et pourquoi je n’suis pas comme lui, allongée et inerte ? demande Luna en pointant du doigt le corps étendu devant eux.
- La vôtre est encore humaine. Mais elle aspire à sortir. Les dernières forces que je vous ai laissées pour rester consciente sont en train de partir. Il va falloir se dépêcher.
- Se dépêcher de faire quoi ?
- Disons que je trouve que vos semblables détruisent de plus en plus de choses. Je veux faire un test.
- Et je suis le cobaye, réplique-t-elle dépitée.
- En quelque sorte. Je désire savoir dans quelle mesure vous pouvez vous prendre en main.
- C'est-à-dire ?
- Je ne peux hélas pas vous expliquer sans fausser votre décision.
- Et de quoi dois-je décider ?
- De votre prochaine âme.
- Pardon ? s’étonne-t-elle faiblement.
- Je vous offre le choix de l’âme que vous souhaitez avoir dans votre prochaine vie.
Luna reste un long moment silencieuse, sans trop savoir si elle réfléchit ou si elle s’éteint un peu plus. Lentement elle porte la main sous son sein. Elle ne sent rien. Aucun battement. Est-elle réellement morte ? Est-ce un rêve ? Elle se sent vaciller. Ses jambes la portent difficilement. Elle essaye de mesurer la réalité de ce qu’elle vit… ou de ce qu’elle meurt. Elle ne sait pas. Elle regarde autour d’elle. Elle aperçoit plusieurs flammes aux couleurs changeantes apparaitre autour de l’homme, si c’en est vraiment un, comme pour attendre sa décision et la juger. Elle se sent oppressée comme dix ans plus tôt sous les regards accusateurs de sa famille, sa culpabilité décuplée par la suspicion d’empoisonnement. Elle pensait avoir tout fait pour sa santé et elle a tué son fils. L’aide qu’elle attendait alors pour surmonter l’épreuve de sa mort fut remplacée par la haine, transformant son chagrin en rancœur. Sa déchéance, elle la leur doit, à tous. La rage coule jusque dans ses poings serrés. Elle ferme les yeux et vacille.
- Luna ? l’interpelle l’homme en la rattrapant.
- Un loup, je veux être un loup, souffle-t-elle entre ses dents crispées avant de s’effondrer complètement.
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